Critique de “American Sniper” ou American Psycho par Morgan

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American Sniper ou American Psycho

American Sniper (2015) est la trente-quatrième réalisation de Clint Eastwood. À l’heure où le biopic est l’un des genres dominants d’Hollywood – avec des films comme Get On Up (2014) sur l’artiste James Brown ou encore plus récemment Selma (2014) sur Martin Luther King – Eastwood nous sort un film racontant l’histoire de Chris Kyle (Bradley Cooper), le plus grand sniper de l’armée des États-Unis, il aurait tué 160 personnes malgré sa revendication de 255 morts. Le film nous plonge donc dans la vie de ce soldat d’élite membre des SEAL, principalement durant ses séjours en Irak durant l’intervention qui eu lieu entre 2002 et 2011. Il faut rappeler que ce film fait beaucoup parler de lui à travers un climat de polémiques, en effet American Sniper traite de faits réels sous un angle d’héroïsation et de manichéisme absurde pour les uns, puisque le film entre dans un système de quasi propagande, et sous un angle totalement objectif pour les autres rejoignant des chefs d’œuvres tels que Voyage au bout de l’enfer (1978), Full Metal Jacket (1987) ou encore Birdy (1984). Pour cette réalisation de Clint Eastwood, on peut donc se poser une question, le biopic, lorsqu’il traite d’un sujet grave, doit-il avoir une part de responsabilité, et donc d’objectivité ?

Une autobiographie (presque) filmée

Le film est principalement basé sur l’autobiographie éponyme de Chris Kyle, coécrite avec Scott McEwen et Jim DeFelice, il est donc assez difficile de faire la part des choses. Faire un film à travers les yeux de Chris Kyle est-il bénéfique pour traiter ce sujet ? Et par ailleurs, Eastwood fait-il abstraction de certains éléments du livre ? En tout cas il semblerait que le réalisateur ait fait un tri dans l’objectif de redorer le blason de ce qui semble être un héros à ses yeux. Bonjour au héros patriotique avec ses traumas de la guerre, au revoir l’homme qui finit par boire en revenant du front pour anesthésier le traumatisme, au revoir aussi à un raciste à souhait comme il le montre à travers son livre. Eastwood édulcore la vie de Chris Kyle en Irak mais aussi lorsqu’il est avec sa famille. Premièrement pour sa vie en Irak, le film montre un homme plein de remords, prenons deux scènes qui se font échos, celle concluant la scène de début avec l’enfant irakien que Kyle abat, puis celle où il se refuse de tuer un enfant qui tient un lance roquette, deux scènes instaurant un suspens morbide sur les morts ou non de deux enfants. Son premier mort est donc un enfant, il se sent déboussolé mais les autres morts après sont faciles, puis 1h10 de film s’écoule et nous avons cette scène avec un autre enfant et ce « Don’t pick it up » (« ne le prends pas ») qui arrive comme pour dire « Vous voyez, ce n’est pas un méchant, il attend le dernier moment pour tirer », cela paraît compliqué à croire lorsque l’on sait que parfois l’armée américaine ne se souciait pas de faire la différence entre civils et insurgés, alors un enfant avec un lance roquette, vous imaginez bien qu’il est peu probable que Chris Kyle ait risqué la vie de ses camarades.2De plus montrer certains regrets chez le sniper est un peu exagéré puisqu’il a déjà avoué, je cite « J’aurais juste aimé pouvoir en tuer plus… Je ne mentirais pas en disant que c’était même marrant. ». La représentation du « héros » américain sur le terrain dans ce film est donc modelée de telle manière que le spectateur ne doit plus y voir un film qui aurait pu s’appeler American Psycho. Et pour ce qui est de sa vie civile, Clint Eastwood montre un Texan patriote et croyant, tout ce que désire l’Amérique conservatrice, malgré la dégradation de son comportement suite à la guerre, cet homme se battra jusqu’au bout pour son pays, c’est un « chien de berger » au service du gendarme du monde. On nous montre donc une vie de famille tumultueuse à cause de ce traumatisme mais Chris Kyle a une femme très aimante (Sienna Miller) toujours là pour lui, mais en aucun cas Eastwood ne fera allusion à la menace de divorce qu’elle lui a infligé alors que cela aurait été primordiale dans l’évolution du personnage vu l’omniprésence de sa vie de famille. Certes cette présence est là pour montrer un soupçon de la dégradation comportementale du personnage en dehors de l’armée – beaucoup citerons ce plan où Kyle fixe une télévision éteinte – mais aussi pour montrer un soldat qui lutte contre le traumatisme pour accomplir son devoir familiale, réitérant avec son fils le culte de l’arme que lui a enseigné son père auparavant. Il est certain que cette absence de quelques points de la vie de Chris Kyle constitue la base d’une fondation vouée à héroïser un homme que ses camarades appelaient The Legend alors que son comportement s’avérait être plus ambiguë que celui d’un homme droit, respectable et protecteur de son pays, il semblerait donc que Chris Kyle – en écho à la scène du repas de famille lorsqu’il était enfant – était « un loup » plutôt qu’un « un chien de berger ».

The Legend, une héroïsation

L’héroïsation passe donc par des éléments de la vie de Chris Kyle que Clint Eastwood n’a pas insérés dans le film pour donner une image plus flamboyante de son personnage. Mais cette stature du personnage ne passe pas uniquement par là. Revenons de manière brève sur le personnage du Punisher, car là encore je trouve dommage de ne pas avoir développé cet aspect. Chris Kyle a dit à propos de ce surnom : « Nous nous étions baptisés « les Punishers ». (…) C’est un dur à cuire, un redresseur de torts, qui rétablit la justice. (…). Nous pensions tous que ce que faisait le Punisher était cool : il réparait les injustices. Il tuait les salopards. Il terrifiait les crapules ». En effet le Punisher est sans doute l’un des antihéros les plus controversés de l’univers MARVEL, un homme assoiffé de vengeance (et de sang par la même occasion) qui se dit justicier et qui pourtant n’a pas l’approbation de groupes de héros tels que les Avengers, il aurait été intéressant d’exploiter ce surnom que ce sont donnés Chris Kyle et son équipe pour montrer leur part d’ombre, l’ambiguïté que constitue leur mission, mais rien de tout cela n’est présent, juste le logo du Punisher ici et là, notamment sur les vêtements – qui est un fait réel – comme pour donner une esthétique de super-héros à ces soldats sans exploiter l’intérêt psychologique que représente ce « justicier » de la Maison des Idées.punisherCe procédé de héros de la patrie se fait notamment par le biais d’un antagoniste, Mustafa (Sammy Sheik). Dans le film c’est un sportif de haut niveau, ce qui est complètement faux, mais en même temps cela rejoint l’idée que les tirs de Chris Kyle sont vus comme des performances sportives, à la fois dans la réalité lorsque le sniper fut invité dans des émissions de télévision, mais aussi dans le film, mettant en scène une concurrence entre les deux snipers, c’est celui qui tir le plus loin qui gagne le match ! Cette compétition s’arrêtera d’ailleurs par la mort de Mustafa engendrée par une balle de Chris Kyle constituant une scène entre le bullet time et le champ contre-champ ralenti rendant la finalité de l’action aussi épique qu’un Genkidama final de Sangoku dans le manga Dragon Ball Z. Par ailleurs on peut y voir la rivalité entre le super héros et le super vilain, entre un héros de film d’action et son ennemie sans remord, car un élément de mauvais goût persiste, Mustafa n’a pas une seule ligne de dialogue, comme si ce personnage était inhumain et donc n’avait aucun soucis avec le fait de tuer des gens contrairement à l’Américain qui, lui, ne veut pas tuer mais sauver ses camarades. Même James Cameron offre plus de dialogue aux machines de guerre que sont ses T-800 et T-1000, Mustafa s’apparente à un Terminator aux acrobaties digne d’un Prince of Perisa et dont la mission serait de tuer un maximum d’Américains sans faire preuve d’humanité face à la caméra, et donc face au spectateur. Le héros sauveur de l’Amérique contre le « sauvage » d’Orient sans foi ni loi.1Dans le magazine New Republic l’ancien ambassadeur Denis Jett tente d’expliquer pourquoi ce film héroïse Chris Kyle. Il dit qu’offrir au soldat le statut de héros « permet d’ignorer les conséquences de l’invasion d’un pays qui n’avait pas d’armes de destruction massive, n’avait rien à voir avec le 11 septembre et n’avait pas de liens significatifs avec Al-Qaïda ». L’héroïsation serait donc un écran de fumer pour cacher le véritable problème de la guerre en Irak, un biopic pour rendre invisible des faits réels, on en revient à l’un des plus gros problèmes, l’absence de responsabilité de ce biopic qui flirt entre fiction et propagande. Il suffit de voir le brillant Redacted (2007) de Brian De Palma, faisant la part des choses en tout objectivité à travers différentes reconstitutions de médias audiovisuels autant occidentaux qu’orientaux.

Manichéisme, le Bien contre le Mal

Il est certain que le héros développé dans le cinéma, la littérature ou encore le comic book, est fréquemment situé dans un contexte manichéen, Luke Skywalker contre le côté obscur, la communauté de l’Anneau de Tolkien contre l’armée de Sauron et Spider-Man contre les super vilains comme le Chacal (bien que Spider-Man ait tout de même eu sa période sombre à cause du symbiote). Ces exemples constituent le procédé à travers la fiction pure, mais le genre du biopic a aussi ses films manichéens, Braveheart (1995) par exemple, fait parti de ces films où le héros est un homme de bien sans part d’ombre contre une Angleterre malmenant le peuple écossais, mais contrairement à American Sniper, cela ne pose pas de problème puisque ce manichéisme est instauré dans un contexte où l’Écosse était clairement sacrifiée pour l’Angleterre et où l’indépendance était totalement justifiable, de plus, personne ne conteste que cette histoire est romancée. Faire de William Wallace un héros sans faille mort en martyr est un message fort puisqu’il est le symbole d’une liberté face à l’oppression, pour American Sniper, c’est tout autre chose puisque le conflit là bas était fortement ambiguë, l’intrusion des États-Unis est toujours contestable puisqu’il y a des raisons de croire que ce pays est allé en Irak pour ces propres intérêts, toujours sans preuve de ce qu’ils étaient venus chercher, à savoir des armes de destructions massives. Il est donc discutable de faire des soldats occidentaux les héros de ce conflit face à ce qu’ils appellent de très nombreuses fois « sauvage ». On peut tout de même noter à deux reprises des Américains qui contestent leur présence au front, d’abord le frère de Chris Kyle, puis ses coéquipiers, ces oppositions constituent environ trois minutes de film sur deux heures, elles sont quasi obsolètes et font offices de décorations comme pour légitimer le reste du film, je ne trouvais pas important de citer cette lueur d’espoir pour une part d’objectivité mais si je ne l’avais pas fait j’aurais sans doute fait preuve de mauvaise foi pour certains lecteurs. Ce manichéisme passe donc par une héroïsation mais pas uniquement, le statut des arabes dans le film est intolérable, voir peut être même raciste, en effet tout ce qu’on peut retenir dans ce film c’est que tous les combattants étaient les mêmes, aucune distinction entre des milices irakiennes ou des extrémistes qui deviendront plus tard DAECH. Les ennemis des soldats américains sont déshumanisés par l’absence de parole, aucun arabe ne parle et s’il parle c’est pour mieux piéger les Américains pendant l’une des fêtes musulmanes les plus sacrées, l’Aïd al-Kabïr, ou pour incarner l’ennemi qui hurle en arabe sans comprendre ce qu’il dit car nous avons une absence de sous-titrage. Une seule famille aide l’armée après avoir été maltraitée par celle-ci, comme si le reste de la population était l’ennemi. Mais ce manichéisme passe par des actes plus extrêmes, la scène de la perceuse en est sans doute la plus marquante, en effet, le sniper tue « proprement », l’armée américaine n’est jamais montrée en train de tuer l’adversaire. Après le Vietnam, l’Amérique n’a fait que des guerres « propres » semblerait-il, et en face, l’arabe – dont l’appartenance à un groupe précis n’est aucunement stipulé – est un « sauvage » utilisant une perceuse pour faire souffrir son propre peuple, mais surtout un enfant, ou alors il collectionne des corps démembrés dans une pièce réfrigérée comme un cannibale de film d’épouvante, au-delà d’être déshumanisé, l’arabe qui combat les soldats américains est une monstruosité de film d’horreur, il représente l’inquiétante étrangeté alors qu’il n’est en rien un élément intrusif dans notre réalité.3Il y a donc dans ce film un manichéisme qu’il est difficile d’accepter, surtout dans le contexte actuel où l’islamophobie et le racisme ne cessent de prendre de l’ampleur dans les pays occidentaux, notamment par la faute de certains médias et mouvements politiques qui se servent des événements, comme celui du 7 janvier 2015, pour légitimer paradoxalement leur propre extrémisme. Des personnes qui n’ont aucun renseignement sur le conflit peuvent facilement faire les mêmes raccourcis que le film et en déduire que ce qui est à l’écran s’est passé exactement comme cela en Irak. En définitive le manichéisme de ce film est une preuve que le message qu’il dégage est loin d’une réflexion prenant du recul. Faudrait-il accepter le message que dégage Eastwood car c’est un film de fiction – vite rattrapé par les images d’archives des funérailles de Chris Kyle – qui n’est pas documentaire même s’il est réalisé à partir d’une histoire vraie ?

Pour conclure ce film remplit sa tâche, celle de faire croire au monde entier que l’Amérique sauve toujours le monde grâce à ses héros, American Sniper édulcore une autobiographie dans le but de décrasser un soldat, certes doué pour remplir sa mission, mais qui a aussi une part d’ombre vite effacée afin de lui rendre hommage. Un film qui peut faire office de propagande pour la croisade qu’a mené Bush durant son mandat et bon nombre de personnes ne s’étant jamais intéressées au conflit. Clint Eastwood fait passer le monde arabe pour le Mal du monde à travers des stéréotypes de barbarie et de manichéisme incessants. Il essaye de faire passer la pilule héroïque en montrant un soldat traumatisé par la guerre – bien que cette exploitation soit minimaliste étant donné les représentations clichées de la vie de couple et les retours à la guéguerre ne laissant jamais l’occasion au spectateur de s’interroger sur ce qu’on lui montre – et à travers trois minutes où des soldats se demandent pourquoi ils participent au conflit.

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Morgan

Morgan, 22 ans (1992), étudiant en licence de cinéma à Lille 3, je suis passionné par le cinéma, les comics, les jeux vidéos, la paléontologie et bien d’autres choses. Quand je vois mes goûts cinématographiques ou musicaux, j’ai l’impression d’être resté bloqué dans les années 80 et 90, mais bon j’ai pas l’impression d’être le seul, on est beaucoup à avoir grandit avec Spielberg et du coup on ne veut pas grandir.
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